#10ansdeGénérosité – 10 lauréats du Prix de Recherche Caritas – 2012 – Ana Perrin-Heredia

#10ansdeGénérosité – 10 lauréats du Prix de Recherche Caritas – 2012 – Ana Perrin-Heredia

Créée sous l’égide de l’Institut de France, la Fondation de Recherche Caritas finance des recherches sur la précarité, la charité et la solidarité. Elle décerne, à l’occasion de son colloque annuel sur la pauvreté, le Prix de Recherche Caritas, doté de 10 000 euros, à un jeune chercheur en sciences sociales, pour épauler une recherche, une publication ou un projet de recherche innovant.

A l’occasion de ses 10 ans, la Fondation Caritas France vous propose de revenir sur le parcours des 10 lauréats du Prix Caritas.

 

Ana Perrin-Heredia, l’ethnographie économique en milieux populaires : comment gérer l’argent quand on n’en a pas

Ana Perrin-Heredia a reçu le Prix de Recherche Caritas en 2012 pour sa thèse de doctorat “Logiques économiques et comptes domestiques en milieux populaires. Ethnographie économique d’une zone urbaine sensible”. Son travail porte sur un sujet a priori évident mais trop souvent ignoré : les logiques qui président à la gestion budgétaire des ménages les plus défavorisés. Rentrées erratiques, appréhension du temps différente, elle revient pour nous sur des logiques économiques mal connues.

 

FCF – Comment vous est venue l’idée/l’envie, de conduire une recherche sur ce sujet ? En quoi cela a-t ‘il impacté votre étude ?

APH – Dans le cadre d’un travail de master, j’avais mené une étude dans un quartier populaire du centre de la France. Au fur et à mesure de mon enquête, je retrouvais souvent le même discours à propos d’une famille du quartier : c’était l’exemple à ne pas suivre en termes de gestion d’argent. Des achats étaient faits alors que le loyer n’était pas payé, les priorités d’achats étaient décrites comme irrationnelles… Face à cette figure du “mauvais pauvre”, j’ai voulu en savoir plus et je suis allée les voir. J’ai découvert une réalité en décalage avec le discours que pouvaient porter les acteurs, notamment associatifs, sur le sujet.

Toutefois restait la question de savoir comment expliquer des choix économiques qui semblent a priori incohérents. Je me suis rendu compte du peu de littérature sur le sujet et j’ai donc voulu mener un travail approfondi sur la gestion du budget dans les milieux les plus pauvres. J’ai mené une enquête dans un quartier, sur un même territoire, car il me semblait important d’avoir une unité de lieu en interrogeant les habitants et les acteurs sociaux dont des travailleurs sociaux, des bénévoles d’associations d’aide aux ménages surendettés…

 

FCF – Quelles sont les “découvertes” les plus marquantes que vous ayez faites ?

APH – Il y a plusieurs choses: en premier lieu, la gestion budgétaire est souvent jugée à l’aune de ce que la plupart des gens connaissent dans le cadre d’un ménage stable, avec une épargne réalisée en numéraire et des revenus et des dépenses mensualisés. Pourtant les rentrées financières des plus pauvres sont souvent plus erratiques: le travail n’est pas toujours stable, toutes les aides ne sont pas mensualisées… Ce qu’il est intéressant de prendre en compte ce sont les compétences profanes mobilisées pour gérer et réaliser des économies. Par exemple, les familles que j’ai pu étudier constituaient des stocks de produits plutôt que d’épargner en numéraire, une mère de famille mettait une brique dans le réservoir de la chasse d’eau pour limiter sa consommation d’eau, etc. Au-delà de ces compétences, il faut souligner l’aspect primordial du réseau et de l’entraide pour expliquer le fait que certains s’en sortent mieux que d’autres.

 

FCF – Qu’est-ce que le Prix Caritas a changé pour vous, à l’époque et aujourd’hui ? 

APH – Beaucoup de choses! Une reconnaissance académique via le portage par l’Institut de France et une reconnaissance par les acteurs avec lesquels j’avais pu travailler. C’était une petite victoire car je me suis rendu compte que mon travail pouvait parler.

Par ailleurs, le prix a probablement eu une influence sur l’obtention de mon poste au CNRS. Je travaille aujourd’hui sur les dispositifs de lutte contre le surendettement (ndlr, en 2016, près de 200 000 dossiers de surendettement ont été déposés).

 

FCF – Pourquoi est-il important pour une fondation comme la Fondation Caritas France de s’intéresser à la recherche ?

APH – Pour moi, il était vraiment important de discuter avec les structures d‘accompagnement, d’interroger leurs pratiques et inversement d’avoir leur regard sur le travail mené. Cette confrontation des perspectives est extrêmement importante. Par-delà ce dialogue entre chercheur et praticiens, cela permet d’avoir un portage politique de cette question de la pauvreté.

 

Retrouvez le portrait de notre lauréat 2011 !

Découvrez aussi