Mauricio Aranda

Créée sous l’égide de l’Institut de France, la Fondation de Recherche Caritas finance des recherches sur la précarité, la charité et la solidarité. Elle décerne, à l’occasion de son colloque annuel sur la pauvreté, le Prix de Recherche Caritas, doté de 10 000 euros, à un jeune chercheur en sciences sociales, pour épauler une recherche, une publication ou un projet de recherche innovant.

En 2020, le Prix de recherche Caritas récompense le travail de Mauricio Aranda pour son travail « Une assistance à deux vitesses : socio-histoire de l’hébergement social des sans-abri depuis les années 1950. »

 

Mauricio Aranda, l’hébergement social : un demi-siècle d’expérimentation  

FCF – Comment vous est venue l’idée/l’envie, de conduire une recherche sur ce sujet ? En quoi cela a-t’il impacté votre étude ?

Pendant mes études de sociologie et de sciences politiques, un camarade de classe m’a proposé de faire du bénévolat dans des distributions alimentaires de rue. Cela a été ma première approche des publics sans abri et, en même temps, du monde caritatif. Pour mon mémoire de master, j’ai choisi de réaliser une ethnographie de cette action d’urgence en me concentrant sur les interactions entre bénévoles et bénéficiaires.

Arrivé en thèse, j’ai fait évoluer ma focale en m’intéressant à l’action publique par excellence dédiée aux sans-abri.

: l’hébergement social. Progressivement, mon attention s’est portée sur la scission entre l’hébergement d’urgence et l’hébergement de réinsertion, ce dernier étant sélectif, professionnalisé et accueillant sur une durée relativement longue (6 mois), alors que le premier accueille, sans prétention à la réinsertion, le « tout venant » pour une durée très courte (une ou quelques nuits). Si cette dichotomie était constatée dans la littérature de recherche, il n’y avait pas de vraie explication sur son origine ni sur son maintien. Je me suis donc donné comme tâche de résoudre ces énigmes.

FCF – Quels sont les points les plus saillants de votre thèse ?

Cette thèse apporte une compréhension de la segmentation de l’hébergement social des sans- abri entre « urgence » et « réinsertion » au cours du second XXe siècle.

Pour cela, je distingue deux périodes. Dans un premier temps, la dualité s’avère implicite (1950-1980), puis, dans un second temps, celle-ci devient explicite (1980-2010). La thèse montre comment l’inclusion des vagabonds « reclassables » au sein de l’aide sociale à l’hébergement (nouvelle assistance de l’État) dans les années 1950 produit une segmentation originelle dans le traitement des sans-abri. Cela contribue, d’une part, au développement durant les décennies suivantes de centres de réinsertion. D’autre part, elle participe à l’exclusion de l’aide sociale de tout un pan de la population à la rue, qui trouve seulement un refuge dans les asiles de nuit caritatifs ou municipaux. Seulement au cours des décennies 1980 et 1990, dans un contexte de forte hausse du chômage et de délégation encore plus forte des problèmes publics aux associations, l’État légitime l’assistance dite d’urgence en contribuant à son financement et à la transformation des asiles de nuit en centres d’urgence. Se formalisent à partir de là les deux catégories de la politique d’hébergement social : « l’urgence » et la « réinsertion ».

La thèse aborde également la période récente de remise en cause de la logique « en escalier » (soit le passage d’un centre d’urgence à un centre de réinsertion, puis seulement au logement social) et de promotion de la politique du Logement d’abord. Je montre qu’il n’y a pas eu encore de changement tangible à ce sujet. Il existe à l’heure actuelle à mon sens une assistance à plusieurs vitesses, où différents types de dispositifs d’hébergement et de logement accompagné coexistent, avec des durées d’accueil très variables.

De manière générale, mon analyse processuelle rend compte de la coproduction de l’action sociale via différentes configurations d’acteurs (principalement les décideurs publics et les représentants associatifs). Sortant des analyses sur l’État tout puissant ou sur la force de la « société civile », j’avance qu’il convient plutôt d’analyser les interdépendances entre ces acteurs et les moments  de « rééquilibrage des tensions ». Ma thèse offre aussi une analyse des légitimations publiques de la charité, voire de la transformation de « l’action privée » en « action publique ». J’explore, en effet, la pénétration des administrations dans le monde associatif, mais aussi la manière dont les acteurs associatifs se recyclent dans les nouvelles modalités de l’assistance sociale.

FCF – Qu’est-ce que le Prix Caritas a changé pour vous, à l’époque et aujourd’hui ?

L’après thèse constitue souvent un moment d’incertitude. Des questionnements émergent : « Est-ce qu’on essaye de poursuivre un parcours académique? Ne faut-il pas plutôt faire autre chose? ». En raison de sa légitimité (non seulement dans le monde caritatif mais aussi dans le champ académique) et de sa générosité, le Prix Caritas représente pour moi une reconnaissance très importante, tant matérielle que symbolique.

FCF – Pourquoi est-il important pour une fondation comme la Fondation Caritas France de s’intéresser à la recherche ?

Il me semble qu’ayant la volonté de comprendre les racines de la pauvreté afin de mieux la combattre, la Fondation Caritas gagne à s’intéresser à la recherche en sciences sociales. Les résultats d’enquêtes très fouillées, qu’elles soient ethnographiques, statistiques ou historiques, peuvent servir à la réflexion des acteurs de la cause des pauvres (associatifs, professionnels du social,  décideurs publics, autres scientifiques, etc.). En valorisant les acquis de la recherche au travers de son Prix, la Fondation Caritas participe à la diffusion de savoirs qui autrement seraient restés probablement dans un espace strictement académique.