Elisa Chelle

Gouverner les pauvres

Et si l’aide sociale cessait d’être un droit ?

 

Le 26 novembre 2014, la Fondation de Recherche Caritas sous l’égide de l’Institut de France, a remis son 5ème prix annuel à Elisa Chelle, postdoctorante en sciences politiques, pour ses travaux intitulés Gouverner les pauvres : genèse, pratiques et usages de la conditionnalité comportementale en France et aux Etats-Unis.

Son analyse se base sur une enquête qualitative entre le dispositif du RSA en France et un programme new-yorkais (Opportunity N.Y.C.). L’auteure y constate une transformation de l’aide sociale : de moins un moins un droit universel, elle deviendrait une prérogative sous conditions, octroyée en fonction du mérite, du « bon comportement » du bénéficiaire.

Cette conditionnalisation croissante des politiques sociales ouvre des questionnements profonds sur ce mode de gouvernement des pauvres qui distingue le « pauvre méritant« , qui fait de la récompense financière le levier de sa motivation. De part et d’autre de l’Atlantique, cette stratégie étatique – engendrant des couts administratifs élevés – conduit à l’augmentation des procédures de sélection, et à la diminution du montant des aides, mais aussi  à l’instrumentalisation politique des aides sociales à des fins électorales…

Télécharger ici le compte-rendu de notre Colloque 2014

 

Entretien avec Élisa Chelle

 

Elisa Chelle

Elisa Chelle

A quoi sert un tel Prix ?

C’est un grand honneur de le recevoir. J’ai été très surprise d’être sélectionnée. Je trouve que c’est un geste fort à l’attention des jeunes chercheurs qui n’ont, après leur thèse, que peu d’opportunités et des contrats de travail précaires. Ce prix est une reconnaissance pour une enquête qui me tenait beaucoup à cœur. Le financement attaché à cette distinction me donne une plus grande liberté dans la poursuite de mes recherches. Il est essentiel que de tels prix perdurent afin que les chercheurs puissent poursuivre leurs travaux dans une complète indépendance. Je le vois comme un encouragement à continuer dans cette voie.

Pourquoi avoir choisi cette thématique ?

Il y a d’abord un contexte auquel on ne peut pas être indifférent : l’accroissement des inégalités en France et – plus encore – aux États-Unis. Le rôle que joue ce pays dans la définition française des modèles d’action gouvernementale ne peut laisser indifférent. J’ai voulu en faire un objet d’étude scientifique. Partir à New York m’a permis d’interroger autrement certaines évidences, et de mieux comprendre ce qui fait la spécificité de la France.

Quelle est cette spécificité ?

Même si l’État social français est remis en cause, il demeure protecteur. Cela ne peut qu’inciter à la lucidité sur les transformations qui se préparent. J’ai souhaité poser un regard analytique sur ces réalités. Non pas seulement sur les populations pauvres mais aussi sur les milieux et attentes des dirigeants qui les prennent en charge. L’idée était de déplacer le regard vers le personnel politico-administratif qui met en œuvre les dispositifs de lutte plutôt que de considérer les seuls bénéficiaires. Il s’agissait en somme de répondre à une question simple : comment les questions de pauvreté sont-elles instrumentalisées au sein des différents partis et des administrations censées en organiser le traitement ? Une recherche qui s’est avérée pleine de surprises et de paradoxes…

 

Gouverner les pauvres, politiques sociales et administration du mérite, Presses Universitaires de Rennes, collection Res Publica, 2012.