Clara Deville

Créée sous l’égide de l’Institut de France, la Fondation de Recherche Caritas finance des recherches sur la précarité, la charité et la solidarité. Elle décerne, à l’occasion de son colloque annuel sur la pauvreté, le Prix de Recherche Caritas, doté de 10 000 euros, à un jeune chercheur en sciences sociales, pour épauler une recherche, une publication ou un projet de recherche innovant.

En 2020, le Prix de recherche Caritas récompense le travail de Clara Deville pour son travail sur Les inégalités d’accès au RSA en milieu rural.

 

Clara Deville, comprendre les parcours d’accès à l’aide sociale

FCF – Comment vous est venue l’idée/l’envie, de conduire une recherche sur ce sujet ? En quoi cela a-t’il impacté votre étude ?

Pendant plusieurs années, j’ai d’abord été assistante de service social en Gironde dans un secteur rural à côté de Libourne. Sur le terrain, je voyais un véritable décalage entre ma mission de travailleur social et ce qu’il était possible de faire effectivement. Pour le dire simplement, mon rôle d’accompagnement des personnes à l’accès au droit se trouvait contrarié par les objections que je pouvais recevoir de différents services de l’état.

En parallèle, je constatais une dissonance entre le discours politique ambiant sur la fraude et une pratique professionnelle de terrain qui montrait que les gens ont en fait des difficultés à accéder aux droits. Cela me mettait en colère et m’a donné envie d’aller au fond des choses. Cette envie a été rendue possible par une rencontre avec Isabelle Astier, ma future directrice de thèse. Nous avons échangé sur le fait qu’un travail de recherche serait pertinent et grâce à une bourse de thèse de la CNAF j’ai pu me lancer.

C’est donc lors de cette première expérience professionnelle que mon sujet de thèse est né et mon lieu de travail est devenu mon objet d’étude. Sur le terrain ça m’a ouvert beaucoup de portes. Je connaissais le territoire, les acteurs, les enjeux du secret professionnel propre au travail social, de la confidentialité… Cela a vraiment été un atout pour faire un terrain de manière différente.

FCF – Quelles sont les points les plus saillants de votre thèse ?

Il y en a plusieurs mais le premier est sans aucun doute le fait que les personnes qui ont droit à l’aide sociale, et notamment au RSA, sont confrontées à de nombreux obstacles pour l’obtenir.

En premier lieu, des obstacles physiques : se rendre à la CAF (à plus forte raison quand l’on vient d’un milieu rural), s’orienter dans un service avec beaucoup d’outils numériques qui exigent une connaissance de leurs modes d’utilisation… Il y a donc des inégalités d’accès qui sont produites directement par le guichet et son organisation. En effet, il faut de plus en plus savoir communiquer avec des machines avant de « voir quelqu’un ». Il y a donc des difficultés de divers ordres qui compliquent l’accès physique à l’aide sociale alors que continuent de se mettre en place des politiques de recentrement de l’aide et de mise en place de dispositifs numériques.

Par-delà les difficultés physiques, il y a des difficultés d’ordre morales, liées à un processus d’intériorisation de la condition sociale de pauvre. Car avant de demander le RSA il faut s’y « sentir autorisé », un élément qui est diversement ressenti par les personnes. C’est le cas de Mme Edmond. Elle  a des expériences de demande de subventions, de rencontres avec des administrations comme l’école… Comme elle a beaucoup travaillé, elle a le sentiment qu’elle mérite qu’on l’aide. In fine, ceux qui accèdent le plus rapidement au droit sont ceux qui ont des capitaux : ils savent se repérer dans les démarches administratives, savent comment présenter leur demande etc

A l’inverse, d’autres personnes dont j’ai pu étudier la situation, dans des situations de pauvreté plus importantes se perçoivent « comme des inutiles au monde » pour reprendre les mots de R. Castel. Ils intériorisent une situation de pauvre avec son lot de honte et perçoivent les droits sociaux comme inaccessibles, trop compliqué pour eux. Enfin, les plus précaires habitent plus loin des villes ou des grands centres. Ils y ont plus difficilement accès et se repèrent plus difficilement dans des entrelacs de rues anonymes et inconnues.

Une fois arrivés aux guichets, les demandeurs du RSA se retrouvent dans un dispositif d’accueil scindé entre des PC vers qui sont censés être orientés ceux qui peuvent faire leurs démarches de manière autonome et des guichets supposément réservés aux plus défavorisés. Mais pour accéder à ces guichets, il faut de multiples compétences, et notamment en termes de présentation de sa demande. Cela conduit les plus précaires à se retrouver le plus souvent face à des outils numériques. De plus, tout ne se règle pas quand vous voyez enfin un agent. Ce dernier a effet quinze minutes pour traiter les demandes, ce qui pénalise les plus précaires qui ont souvent des dossiers plus complexes à instruire. C’est ainsi qu’en pratique, un dispositif d’aide sociale devient un instrument de tri et de sélection des populations.

FCF – Qu’est-ce que le Prix Caritas a changé pour vous, à l’époque et aujourd’hui ?

Je suis très honorée, c’est une super clôture de l’année. D’un point de vue universitaire, primer une recherche sur les classes populaires, l’accès au droit et le milieu rural, c’est chouette. Les enjeux sont importants et c’est une belle mise en lumière d’un sujet peu exploré en sociologie. D’un point de vue plus personnel, ce prix récompense un travail et sanctionne le passage d’un rôle de travailleur social à celui de chercheur.

FCF – Pourquoi est-il important pour une fondation comme la Fondation Caritas France de s’intéresser à la recherche ?

Je pense que ce n’est pas nécessairement le rôle des universitaires de préconiser des solutions. Mais être récompensée par un acteur de la lutte contre la pauvreté, c’est un peu un retour à mon premier métier. Et il y a des transversalités intéressantes entre ma thèse et le travail des praticiens. Comment pense-t-on l’accueil du public ? En fonction du territoire ? Des bâtiments ? Des techniques d’accueil ? Quel rôle pour les personnels ou les bénévoles ? J’espère que ce travail pourra nourrir cette réflexion.