De la Silicon Valley aux échoppes de Ouagadougou : un social business pour faire reculer le paludisme

De la Silicon Valley aux échoppes de Ouagadougou : un social business pour faire reculer le paludisme

Maïa Africa c’est l’histoire du soutien au long cours de la Fondation Caritas France à un projet de social business. Revivez l’épopée de deux entrepreneurs depuis la phase de recherche et développement jusqu’à la mise sur le marché. De la Silicon Valley aux échoppes de Ouagadougou et du Burkina-Faso, suivez les pas de Maïa Africa, ce projet qui veut sauver 100 000 vies.

Le paludisme, ce “tueur silencieux”

Le paludisme en Afrique ce sont des chiffres qui donnent le vertige. Sur la seule année 2018, ce parasite, transmis par les moustiques, a touché 228 millions de personnes et en a tué environ 405.000. On estime qu’un enfant meurt du paludisme toutes les 2 minutes. En 2012, face à ce constat, Gérard Niyondiko, ingénieur burundais qui fait alors ses études à Ouagadougou s’interroge sur les moyens de lutter contre ce fléau. Il a notamment la volonté de proposer une façon de lutter contre la maladie sans pour autant changer les comportements des habitants. Il développe donc l’idée d’un savon anti-moustique: le “Faso-Soap”. Il gagne avec ce concept la Global Social Venture Competition, l’un des prix les plus prestigieux du social business dont la Fondation Caritas France est partenaire pour l’Europe

C’est à cette occasion que Franck Langevin entend parler du projet. « J’ai eu un véritable coup de cœur” nous dit ce dernier. Un coup de cœur qui l’amène à quitter une belle situation dans la Silicon Valley pour s’installer à Ouagadougou. “A ce moment-là, on lance un premier travail en laboratoire avec pour but de relever le challenge de conserver les bienfaits du répulsif contenu dans le savon malgré le rinçage ». La Fondation Caritas France finance alors ce projet de recherche et développement: test d’efficacité anti-moustique, de permanence du principe actif dans le temps, d’innocuité… Tous les éléments sont vérifiés pour s’assurer d’avoir un produit fiable.

“Les africains ne se lavent pas”

Mais un premier problème se fait alors jour : les clichés sur l’Afrique et les africains. « On allait voir des financeurs mais on nous a répondu que les africains ne se lavaient pas. Face à ce cliché, on a cherché des éléments de preuve et on s’est rapidement rendu compte qu’il existait des données sur l’hygiène des mains mais pas sur celle du corps ». En effet, le lavage des mains est considéré comme un « geste barrière » à bien des maladies et est donc bien documenté. En revanche, ce n’est pas le cas de l’hygiène corporelle alors même que 95% des africains utilisent du savon au quotidien.

« Pour résoudre ce problème, on lance la première étude sur l’hygiène corporelle au Faso. On écrit donc un questionnaire de 150 questions sur le sujet de l’hygiène corporelle : Quand est-ce que les gens se lavent ? Comment ?…” Ce questionnaire va se révéler être une étape importante du projet. “Et on pose cette dernière question, sur 150 : qu’est-ce que vous faites après ? »

Partir des besoins du terrain pour faire pivoter un projet

Cette toute dernière question va s’avérer primordiale. En effet, l’étude montre que femmes et enfants se lavent en moyenne deux fois par jour : matin et soir, les deux moments où les moustiques sont les plus actifs. « Mais surtout, l’étude montre que, à 92%, les enfants sont pommadés après la toilette.” En effet, les peaux noires sont moins naturellement hydratées et la pommade vise à lutter contre le dessèchement cutané. « Et cela nous pose un énorme problème car le cocktail savon et pommade aboutissait à l’annihilation de l’effet anti-moustique. Il a donc fallu faire pivoter notre modèle et créer non pas un savon mais une pommade anti-moustique”

2020, l’année du décollage pour Maïa Africa

Malgré ce retard et la nécessité de faire pivoter le projet, la Fondation Caritas France répond de nouveau présent. La fondation finance une nouvelle étude. « On a mené 250 tests anti-moustiques et de pommade : qu’est-ce qui marche le mieux en termes d’efficacité ? De parfum ? De texture ? D’odeur ? De couleur ? On voulait développer un produit utile et que les gens auraient envie d’utiliser » détaille Franck Langevin. Si elle est menée selon les standards scientifiques internationaux, cette étude doit donc permettre d’atteindre le meilleur cocktail efficacité/désirabilité possible. “La Fondation Caritas France finance des projets efficaces et/ou innovants de lutte contre la pauvreté, précise Jean-Marie Destrée, délégué général.  Pour Maïa Africa, même si le projet devait évoluer radicalement, le rapport bénéfices/risques nous semblait intéressant. La philanthropie doit aussi pouvoir servir à prendre ce type de risque.”

En 2019, le projet prend un nouvel envol : les tests sont finalisés et une première production artisanale est lancée pour tester le marché et déterminer le « marketing mix » le plus efficace : fixer le prix, trouver le bon réseau de distribution…

Franck Langevin raconte: « 2020 marque véritablement le passage à la production industrielle pour Maïa Africa. Nous avons déjà écoulé 50 000 flacons et lançons une nouvelle série. Cette industrialisation de la fabrication s’accompagne d’une distribution à grande échelle dans les zones les plus touchées. » Un choix stratégique pour Maïa Africa : « En intégrant les réseaux de grossistes et semi-grossistes, notre objectif est d’être dans le réseau de distribution traditionnel et devenir un produit du quotidien.« 

Un business avec du sens

Et pour demain ? « La distribution traditionnelle ne nous permet pas de toucher les populations les plus pauvres. Nous souhaitons donc également travailler avec les entreprises, les ONGs et les Etats pour subventionner ou offrir le produit le cas échéant. Mais le problème est qu’il n’y a pas de produit répulsif homologué par l’OMS dans le monde entier. Ce sont des acteurs longs à faire bouger, à titre d’exemple, il faut savoir que les moustiquaires qui sont distribuées aujourd’hui ont mis 11 ans à être homologuées« . Pour convaincre les acteurs du paludisme de l’impact de MAÏA sur le paludisme, une grande étude épidémiologique va être lancée en Tanzanie et en Côte d’Ivoire.

Un temps long qui n’empêche pas Maïa Africa d’être reconnue aujourd’hui : première entreprise labellisée B Corp du Burkina Faso, elle a reçu le prix « Meaningful Business” remis pour l’ONU. « L’innovation prend du temps c’est certain, mais ce que j’aime avec ce projet c’est qu’il est pleinement local : c’est fait par et pour les africains » conclut Franck Langevin.

 

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