#10ansdeGénérosité – 10 lauréats du Prix de Recherche Caritas – 2014 – Elisa Chelle

#10ansdeGénérosité – 10 lauréats du Prix de Recherche Caritas – 2014 – Elisa Chelle

Créée sous l’égide de l’Institut de France, la Fondation de Recherche Caritas finance des recherches sur la précarité, la charité et la solidarité. Elle décerne, à l’occasion de son colloque annuel sur la pauvreté, le Prix de Recherche Caritas, doté de 10 000 euros, à un jeune chercheur en sciences sociales, pour épauler une recherche, une publication ou un projet de recherche innovant.

A l’occasion de ses 10 ans, la Fondation Caritas France vous propose de revenir sur le parcours des 10 lauréats du Prix Caritas.

Elisa Chelle, le “gouvernement” des pauvres en questions

Elisa Chelle a reçu le Prix de Recherche Caritas en 2014 pour sa thèse de science politique Gouverner les pauvres. Politiques sociales et administration du mérite (Presses universitaires de Rennes, 2012). Elle y mène une étude comparative de la “conditionnalisation” de l’aide sociale aux plus pauvres en France et aux États-Unis. Derrière les discours, qu’en est-il des choix politiques, donc de société, soutenant ces méthodes voulues incitatives ?

 

FCF – Comment vous est venue l’idée/l’envie de conduire une recherche sur ce sujet ? En quoi cela a-t-il impacté votre étude ?

EC – Le projet s’est imposé de façon assez inattendue. Mes précédents travaux ne portaient pas spécifiquement sur ce sujet. Je m’étais intéressée à la rémunération à la performance dans la haute fonction publique. Hasard de la recherche : le mot-clef “cash incentives” (incitations financières) m’a permis de découvrir l’existence d’un programme américain, très original dans son format, qui proposait le versement d’une aide sociale en contrepartie de comportements des bénéficiaires dans le domaine de la santé, du travail et de l’éducation. Quelques mois plus tard, en prenant connaissance d’un appel à projet de thèse sur les questions sociales, j’ai voulu mener une étude comparée de ce système avec celui du RSA.

La volonté des organisateurs du RSA était de conditionner le versement d’une aide à la reprise d’un emploi (ajout d’un “RSA activité”, quand la condition principale du RMI était de “chercher un emploi”). L’innovation était de conduire un protocole de tests suivant une méthode empruntée au champ médical (expérimentation avec groupe test et groupe témoin). Or, la réalisation de l’évaluation n’a pas été simple. Il s’est avéré bien difficile de définir des cohortes comparables à l’échelle du territoire français, tout en tenant compte de la volonté des élus. Enfin, le dispositif a été généralisé, malgré des résultats modestes. Il fallait donc chercher ailleurs la motivation pour une telle réforme.

 

FCF – Quelles sont les “découvertes” les plus marquantes que vous ayez faites ?

EC – Les efforts scientifiques de déploiement d’expérimentation et d’évaluation ne sont pas, malgré les affirmations des professionnels de la politique, les éléments déterminants. Le politique reste maître à bord concernant la mise en place ou l’arrêt de dispositifs de lutte contre l’exclusion. Et le politique a renforcé ces dernières années une tendance ancienne : celle d’une volonté de gouvernement moral des pauvres. Il n’y arrive pas nécessairement, mais ce faisant il montre aux classes moyennes, très mobilisées électoralement, des gages de fermeté sur la distribution de l’aide sociale. Cela a été particulièrement sensible lors de la campagne présidentielle de 2007.

Ce qui est paradoxal, c’est que ces politiques ciblant les pauvres les plus “méritants” ne permettent pas de faire des économies ! Les politiques de lutte contre la pauvreté coûtent de plus en plus alors qu’elles donnent de moins en moins de résultats. Une “administration du mérite” contrôlant les récipiendaires de l’aide sociale en renchérit le coût de l’aide sociale (sans être pour autant plus objective ou impartiale). En effet elle en augmente les coûts administratifs, moins visibles que le coût des aides. On en arrive à une situation contre-productive où l’on dépense plus pour mieux contrôler, sans réellement changer les méthodologies, et où les bénéficiaires reçoivent moins d’argent au final. Pour autant, procéder ainsi n’a rien d’irrationnel. Politiquement, c’est efficace.

On n’a pas observé de changement substantiel dans ce domaine ces dix dernières années. Le sujet est aujourd’hui à l’arrière-plan du débat politique, mobilisé sur d’autres thématiques. Mais il pourrait très bien revenir sur le devant de la scène à l’occasion de futures campagnes électorales. Le traitement de ces sujets est cyclique.

 

FCF – Qu’est-ce que le Prix Caritas a changé pour vous, à l’époque et aujourd’hui ?

EC – Personnellement, il m’a permis de mieux diffuser mon travail et a accru sa visibilité dans ma communauté scientifique, ainsi qu’auprès d’un public averti. Je suis ainsi entrée en contact avec des chercheurs de diverses disciplines ou acteurs de différents horizons, que je n’aurais sans doute pas côtoyés sans l’opportunité qu’ouvre un tel prix.

Il faut souligner que cette distinction préserve une totale liberté de recherche au récipiendaire. La Fondation n’intervient pas dans le contenu de la thèse : le prix est attribué a posteriori, sur la base d’une sélection rigoureuse. En ceci, il relève d’une véritable démarche philanthropique.

Enfin, le Prix de Recherche Caritas est généreux. A titre de comparaison, dans ma discipline, les prix s’élèvent généralement à 2000€. Il s’avère donc d’un grand secours, dans une période souvent compliquée dans la carrière d’un chercheur qu’est le post-doctorat. Après la soutenance de la thèse, trouver un emploi pérenne n’a rien d’automatique. L’aide financière est un soutien considérable et permet d’aller de l’avant avec confiance.

 

FCF – Pourquoi est-il important pour une fondation comme la Fondation Caritas France de s’intéresser à la recherche ?

Parce que la recherche en sciences sociales permet de promouvoir une autre approche que celle purement comptable, au cœur des politiques publiques. Elle permet d’inscrire les problématiques dans un temps long, de prendre du recul, d’analyser des méthodes de travail, de s’ouvrir à la comparaison internationale ou historique.

Cette approche est complémentaire de celles des acteurs de terrain, et notamment associatifs, qui ont une connaissance extrêmement fine d’un secteur et qui peuvent bénéficier d’une mise en perspective, patiente et contrôlée, des paramètres de l’action publique. Réciproquement, les lieux de rencontre entre chercheurs et praticiens sont essentiels pour les universitaires afin de nourrir leurs travaux d’approches empiriques solides.

Enfin, par ses choix, la Fondation Caritas valorise les approches solidaires de la pauvreté, aux antipodes de la “sélection” des pauvres qui fait aujourd’hui figure de référence dans les discours et les dispositifs de lutte contre la pauvreté.

 

Retrouvez le portrait de notre lauréate 2013 !

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