Retrouvez notre série d'été où Cécile, Evelyne, Isabelle, Mihaela, Séverine et Sonia nous raconte leur parcours et leur insertion via le jardin Fleurs de Cocagne

Vos dons en action: Fleurs de Cocagne, retour sur notre série de l’été

Vos dons en action: Fleurs de Cocagne, retour sur notre série de l’été

Cécile, Evelyne, Isabelle, Mihaela, Séverine et Sonia ont été éloignées de l’emploi pendant plusieurs années. Difficile de ne pas perdre confiance en soi lorsque l’isolement, la précarité et la stigmatisation vous frappent de plein fouet. Aujourd’hui, ces femmes travaillent sur le chantier d’insertion Fleurs de Cocagne, exploitation horticole et maraichère biologique située à Avrainville, dans l’Essonne. Membre du réseau Cocagne, l’association, créée en 2014, permet à des femmes exclues du marché du travail de bénéficier de contrats en insertion. Dans les cultures de Fleurs de Cocagne, on se reconstruit par le travail pour retrouver l’estime de soi et préparer son projet professionnel. Une initiative soutenue par la Fondation Caritas France.

 

Il est 9h du matin, la caisse de Cécile est déjà pleine de roses. A l’heure où les Franciliens débarquent au travail, cette senior de 53 ans s’active depuis 7h30 dans les allées de la serre, à la recherche des roses les plus éclatantes. Une fois repérées, elle pose les genoux à terre, sort son sécateur et coupe les tiges avec délicatesse : « Il faut attendre qu’elles soient bien épanouies, je vais aussi couper des plantes annuelles pour garnir et étoffer mes bouquets. » Autour d’elle, les lignes de fleurs multicolores côtoient tomates, haricots et autres légumes de saison.

Dans la serre, Cécile sélectionne les fleurs qui composeront ses prochains bouquets © Martin Varret

Située à Avrainville, dans l’Essonne, l’association Fleurs de Cocagne s’étend sur huit hectares de terrain et abrite une dizaine de serres. Intégrée au réseau Cocagne, elle est la première exploitation horticole et maraîchère biologique d’Ile-de-France. Autre originalité, l’association, à vocation d’insertion sociale, emploie presque exclusivement des femmes exclues du marché du travail. A Fleurs de Cocagne on respecte les personnes autant que la nature : avec patience, écoute et bienveillance.

Des années de chômage
Parmi les plantes, Cécile se sent dans son élément, « retrouve des forces » et une confiance en elle perdue après deux années de chômage. « Mon mari est tombé malade, il a eu un cancer. J’ai arrêté de travailler pour m’occuper de lui. Quand j’ai voulu reprendre, je suis restée deux ans sans emploi. Le chômage c’était compliqué, j’étais un peu perdue. » Comme la majorité des employés de l’association, Cécile a pu bénéficier d’un contrat à durée déterminée d’insertion (CDDI). D’une durée maximale de 2 ans, le CDDI est destiné aux personnes sans emploi rencontrant des difficultés sociales et professionnelles particulières.
Après huit mois passés dans une autre exploitation du réseau Cocagne, Cécile s’est vue proposer il y a une semaine de venir bichonner les fleurs bio d’Avrainville. Elle a sauté sur l’occasion : « J’ai toujours voulu travailler dans les fleurs. Comme je sais bien faire les bouquets, ils vont m’aider à faire un book et ça m’aidera après pour travailler chez un fleuriste. » A quelques mètres de Cécile, Evelyne, s’attèle à arracher les oignons pour composer les paniers bio du vendredi. Opération périlleuse car « une fois sur deux quand tu l’arraches, il se casse », glisse la doyenne des employés. « Après on les trie, on les nettoie, et on les conditionne pour la préparation des paniers. »

Evelyne bêche la terre pour déraciner les oignons © Martin Varret

Evelyne bêche la terre pour déraciner les oignons © Martin Varret

En intégrant le chantier d’insertion Fleurs de Cocagne il y a trois ans, Evelyne, 59 ans, n’a pas seulement trouvé un job, mais « une famille ». Après 20 ans à vendre des légumes sur les marchés parisiens, elle s’est retrouvée sans emploi du jour au lendemain. « On me proposait que des ménages ou des préparation de commandes. C’était pas mon truc. Je déprimais. Mon problème, c’était l’alcool. » Evelyne estime avoir eu beaucoup de chance de croiser le chemin de l’association. « On m’a sortie du désastre. Si j’avais pas eu ce travail, je serai peut-être même plus là pour en parler. »
Une équipe à l’écoute
Le contrat d’Evelyne devait se terminer fin 2016. Mais l’équipe encadrante est allée défendre son dossier auprès de Pôle emploi pour rallonger la durée de son contrat. Et ça a marché. A quatre ans de la retraite, Evelyne aurait difficilement réussi à trouver un autre emploi. « Ils ont encore quatre ans à me supporter ! Je me donne pas mal parce que je leur dois beaucoup. »

L’équipe de Fleurs de Cocagne © Martin Varret

L’équipe de Fleurs de Cocagne © Martin Varret

A Fleurs de Cocagne, « on s’occupe autant du succès de la personne que de celui de l’entreprise », explique François, le directeur technique. Lui, n’est pas le genre de patron à rester cloîtré dans son bureau. Plutôt le style à rester sur le terrain, avec ses employés. A chasser les pucerons la nuit, plante par plante, à coup d’extraits d’orange. Et à observer l’épanouissement de ses plantes comme de ses employés. « Le projet ici, c’est de se reconstruire pour devenir le moteur de sa vie. Sentir qu’on vous fait confiance pour ensuite se mettre dans la position d’être sélectionnable, employable » conclut le chef du projet.
François est épaulé par Elodie, accompagnatrice socio-professionnelle. Elle suit chaque personne en insertion dans la construction de son projet pro : « Je les vois régulièrement, on revoit leur CV, on rédige des lettre de motivation. Beaucoup sont isolées, stigmatisées. Donc on parle aussi budgets, alcool, sexualité, maladie… La seule limite c’est elles qui la mettent. Le graal c’est bien sûr qu’elles sortent prêtes pour l’emploi ou pour une formation qualifiante, mais ça commence d’abord par les aider à se reconstruire. » Et remettre le pied à l’étrier prend du temps.
S’adapter au rythme de chacun
Dans la serre des semis — où l’on plante les pousses —, Séverine, concentrée sur ses betteraves rouges, partage ses nouveaux savoir-faire : « Ce sont encore des bébés là, je mets de la terre dans le bac, je plante les graines, je remets une couche de terre et je tasse avec une planche. On va l’arroser tous les jours et ça va pousser. » A côté des betteraves, des dizaines de bacs alignés préservent les futures récoltes de persil, salades, blettes et céleri raves. « Ici ce que j’aime c’est que je vois le fruit de mon travail », confie cette artiste peintre de 46 ans, mère de deux enfants.

Séverine observe l’évolution des semis © Martin Varret

Séverine observe l’évolution des semis © Martin Varret

Séverine prend le temps et avance pas à pas. « Pour le moment, l’objectif c’est de venir tous les jours, d’arriver à l’heure et d’être dans une certaine stabilité. A un moment je n’avais plus du tout confiance en moi et là je commence à me sentir mieux. » Avant de se projeter vers l’avenir, elle souhaite « régler les problèmes présents et passés ». Embauchée depuis novembre dernier, son contrat a été été reconduit pour sept mois. Une belle marque « de confiance » pour Séverine. Dans la serre, l’artiste observe les pousses, passe délicatement sa main sur les feuilles. « Les plantes demandent beaucoup de patience et de méticulosité » lance-t-elle, en souriant.
Les employés se regroupent à l’entrée de l’atelier. Il est 10h, c’est le moment de faire une pause. Certains fument une clope, d’autres grignotent des gâteaux pour reprendre des forces. L’ambiance est bonne : on rigole, on se chamaille gentiment. Plus discrète que certains de ses collègues, Sonia, 35 ans, est assise sur le banc. Elle, est arrivée il y a un an à Fleurs de Cocagne, après cinq années de chômage. « C’était vachement dur. J’ai pas le permis, j’ai du mal à lire et écrire, donc rien que le fait d’avoir eu un boulot c’est déjà bien. » Si elle aime la récolte des roses et la confection de bouquets, Sonia ne compte pas poursuivre dans l’horticulture. « Moi j’aimerais bosser avec les animaux. Trouver une ferme où on les traite bien et bosser dedans. » Elle espère qu’avec l’aide d’Elodie, une solution sera trouvée pour réaliser son projet.

Mihaela installe des ficelles pour maintenir les plants de tomate © Martin Varret

Mihaela installe des ficelles pour maintenir les plants de tomate © Martin Varret

Trop absorbée par ses tomates, Mihaela, elle, a carrément oublié de prendre sa pause. « Moi je suis pas fatiguée », affirme-t-elle en installant des ficelles aux plants de tomate, en guise de tuteurs. C’est une grande première pour cette maman de cinq enfants, issue de la communauté Rom : « Ici c’est mon premier travail ». Alors pas question de chômer, Mihaela s’active et bichonne ses tomates qu’elle affectionne particulièrement. « C’est moi qui ai mis les planches pour faire les lignes, je les ai plantées aussi. » Mihaela vit seule avec ses enfants dans un hôtel social. Elle espère continuer à travailler pour trouver rapidement un logement à elle. C’est bien parti. François lui a proposé de reconduire son contrat : « il m’a dit : on a besoin de toi ».
Envisager l’après avec sérénité
Une heure plus tard, les employés se regroupent dans l’atelier. Sous les serres, la chaleur commence à se faire sentir. Place à la préparation des commandes de particuliers ou d’entreprises. Les paniers bio se remplissent, les premiers bouquets prennent forme. Isabelle, 54 ans en est à son quatrième mois sur le chantier d’insertion. « J’avais jamais fait de fleurs avant et franchement je suis dans mon élément. Je suis trop contente ! » Ces neuf dernières années, cette ancienne commerciale les a passées à élever son petit dernier. Désormais, elle souhaite se lancer « dans la décoration florale pour les réceptions ».
En à peine quatre ans d’existence, Fleurs de Cocagne a déjà vu passer 53 personnes en difficulté. En moyenne, à la sortie, 60 % accèdent à une formation qualifiante ou un autre emploi. Elodie, qui les accompagne dans la construction de leur projet professionnel, espère grossir ce chiffre mais s’estime déjà satisfaite du chemin parcouru par la majorité d’entre elles. « J’ai régulièrement les anciennes au téléphone et pour toutes les personnes passées par le chantier, ça se voit qu’il y a eu du changement. »

Après la cueillette, Cécile s’attèle à la composition d’un bouquet © Martin Varret

Après la cueillette, Cécile s’attèle à la composition d’un bouquet © Martin Varret

De retour de la cueillette des roses, Cécile s’attèle maintenant à la confection des bouquets. Sur le plan de travail, concentrée, elle mêle roses mauves et annuelles, sa fameuse touche « champêtre ». Peut-être une nouvelle composition pour son book. Ce qui est certain en la regardant, c’est qu’elle prend du plaisir à ce nouveau travail. Et désormais, plus d’angoisses : Cécile envisage l’avenir sereinement.

 

Le Réseau Cocagne bénéficie du soutien de la Fondation Caritas France au titre de l’action de la Fondation avec les têtes de réseaux.

Un texte de Louise S. Vignaud et des photos de Martin Varret pour l’Agence APIDAE

 

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