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Tom Beurois

Tom Beurois

FCF – Comment vous est venue l’idée, ou l’envie, de conduire une recherche sur ce sujet ?

J’ai travaillé plusieurs années comme animateur socioculturel dans une épicerie sociale d’un quartier populaire d’Indre-et-Loire. J’assurais chaque semaine aux côtés des bénévoles la gestion de ce magasin d’aide alimentaire. Au quotidien, c’était surtout des habitant·es du quartier qui avaient été « bénéficiaires » de cette association qui réalisaient les tâches de livraison, de mise en rayon et une partie de la vente. Bref, à l’inverse des représentations erronées selon lesquelles les milieux populaires ne s’engagent pas, je voyais plutôt des personnes qui consacraient un temps non négligeable à organiser des solidarités. En 2018, j’ai commencé à travailler sur ce sujet en master de sociologie à l’Université de Tours, dans le cadre d’un mémoire de recherche. Il y avait à ce moment-là assez peu de choses dans la littérature sur l’aide alimentaire et le bénévolat des classes populaires. Ce premier travail a alimenté mes réflexions autour des formes de politisation de ces groupes sociaux, dont les travaux de sociologie politique montrent généralement la distance à l’égard du champ politique. Là encore, empiriquement, je saisissais pourtant que ces personnes étaient préoccupées par des enjeux (très politiques) comme l’accès aux droits, aux soins ou des événements de forte intensité comme le mouvement des Gilets Jaunes. Seulement, ces préoccupations n’étaient pas formulées dans des formes légitimes d’expression d’une opinion politique. La thèse était pour moi l’occasion de mener un travail de recherche au croisement de ces questionnements. 

FCF – Quels sont les points les plus saillants de votre thèse ?

Il y a plusieurs enseignements de ce travail. Pour en souligner quelques-uns, je dirais d’abord que ma thèse apporte une contribution à la compréhension du paysage de l’aide alimentaire contemporaine en analysant l’émergence des épiceries sociales et solidaires. Ces associations apparaissent au tournant des années 1990 comme une « nouvelle » façon de faire de l’aide alimentaire, en proposant un magasin où les produits sont vendus à faible coût. Je montre que leur histoire est liée à celles des politiques publiques d’insertion et des politiques de la ville. Depuis, elles ont connu progressivement une professionnalisation et l’intégration de logiques gestionnaires dans leurs activités. D’une certaine manière, leur développement est assez emblématique de la façon dont l’État accompagne les transformations du secteur de l’aide alimentaire. 

Ma thèse permet ensuite d’appréhender la diversité des chemins qui conduisent à l’aide alimentaire, en tant que « bénéficiaires », bénévoles ou professionnel·les. Une partie des personnes « bénéficiaires » que j’ai rencontrées, et notamment celles qui deviennent bénévoles dans ces organisations, sont des femmes pas ou peu diplômées, souvent seules ou avec des enfants à charge. Les « bénéficiaires » et bénévoles que j’ai rencontrés ont aussi, pour une partie d’entre elles, connu des expériences de migration. En quelques mots, la pauvreté ne touche pas toutes les catégories sociales et l’organisation des solidarités censées la contrecarrer repose en partie sur le travail (gratuit) de celles qui y sont fortement exposées. L’enquête m’a conduit à parler de « petites mains » car cette expression me semblait pouvoir résumer un autre phénomène social observable dans ce secteur : les personnes sont tenues d’assurer des missions de service pour un droit fondamental (l’accès à l’alimentation), faire face à des urgences, sans disposer de tous les moyens nécessaires pour y parvenir. Une réalité qui me semble faire écho à ce que vivent de nombreuses associations et agent·es de services publics aujourd’hui.

Enfin, ma thèse apporte un regard nuancé sur les rapports au politique des fractions précarisées des classes populaires. D’un côté, elle confirme que prévaut souvent un rejet moral du champ politique, malgré des pratiques de vote intermittentes. De l’autre, elle montre que ce serait trop peu en dire que de s’arrêter à ce constat. En effet, l’ethnographie permet de saisir que ces personnes maintiennent un intérêt du fait qu’elles ont le sentiment que les décisions prises « en haut » pourraient toujours affecter leur quotidien (voire le rendre plus difficile à surmonter). Le travail de terrain m’a permis d’identifier comment des discussions, apparemment banales sur l’actualité (comme une élection), peuvent être reliées progressivement à des expériences quotidiennes d’accès aux droits, de discriminations et le vécu d’injustices. 

FCF – Quel impact a le Prix Caritas sur votre carrière ?

C’est une grande reconnaissance symbolique et matérielle. Ce prix est l’occasion de visibiliser un travail qui peut intéresser au-delà de la communauté scientifique. Je pense en particulier aux associations, aux pouvoirs publics et aux personnes concernées par l’aide alimentaire ou qui l’ont été. J’espère qu’il permettra de mettre un coup de projecteur sur des enjeux importants : celui de l’accès à un droit fondamental comme l’alimentation ; celui de l’état de nos systèmes de solidarité (assurés pour partie par des bénévoles), des conditions de travail de celles et ceux qui en ont la charge ; celui de la reconnaissance des points de vue des personnes précarisées et des causes structurelles qui les conduisent à devoir recourir à l’aide alimentaire. 

Tom Beurois