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Alice Daquin 

Alice Daquin 

FCF – Comment vous est venue l’idée, ou l’envie, de conduire une recherche sur ce sujet ?

Ma thèse se penche sur le rôle politique des mères de quartiers populaires que j’analyse à travers le concept d’intermédiation, en référence à leur gestion quotidienne des relations entre les habitants et l’État. Pourquoi un tel sujet ? Peut-être faut-il d’abord souligner que je viens d’une famille de classe moyenne supérieure. J’ai vécu en banlieue pavillonnaire lyonnaise, dans un univers bien éloigné des quartiers populaires. Quand j’obtiens un doctorat au sein du projet ERC « Gangs, Gangsters, and Ganglands: Towards a Global Comparative Ethnography » du professeur Dennis Rodgers à l’IHEID de Genève, je le prends à l’époque comme une chance personnelle et une responsabilité éthique. 

J’ai grandi dans un contexte social, politique et universitaire qui m’a amené à considérer les « quartiers populaires » comme objets légitimes de recherche par des individus qui n’en sont pas issus. Cette thèse n’échappe pas à ce rapport de pouvoir structurel. Mais elle tente, à travers l’immersion ethnographique et des méthodes créatives sensibles (dessins, cercles de paroles) de documenter avec justesse une partie de leurs mondes à elles, sans les enfermer dans des figures d’héroïnes ou de simples relais institutionnels. Ce n’est pas non plus une démarche scientifique isolée. Un nombre grandissant de travaux de sciences sociales viennent contrebalancer depuis quelques années notre compréhension largement androcentrée (centrée sur les expériences masculines) des quartiers populaires. C’est très stimulant !

FCF – Quels sont les points les plus saillants de votre thèse ?

J’aimerais souligner deux points majeurs. Tout d’abord, l’ethnographie que j’ai menée en 2021/2022 auprès de mères racisées d’une cité marseillaise permet de rendre compte de l’ambiguïté de la place de ces mères dans la vie politique de ces quartiers. La sociologie urbaine française s’est particulièrement intéressée à la « déviance » des jeunes garçons et au « contrôle » exercé sur les jeunes filles, tout en délaissant le vécu des mères. Grâce à une enquête ethnographique au nord de Marseille, je montre que la maternité permet d’acquérir un certain statut respectable. Cette respectabilité est entretenue et construite par les habitants mais aussi par des acteurs institutionnels, comme les enseignants, les élus, les travailleurs sociaux… Ce n’est donc pas la maternité comme expérience biologique ou éducative mais comme rôle social et politique qu’explore cette thèse. 

Ensuite, j’ai laissé de côté les événements exceptionnels tels que les révoltes urbaines ou les mobilisations collectives. En partageant le quotidien de ces mères, j’ai vu certaines d’entre elles s’interposer entre la police et les jeunes, négocier des dossiers administratifs pour leurs voisins, utiliser leurs associations pour se faire relais de politiques publiques ou participer à des réunions en tant que porte-parole des habitants. Ces mères sont ce que j’appelle des intermédiaires politiques : elles négocient une partie des relations et des échanges entre les institutions et les habitants. Cette intermédiation nourrit et questionne la respectabilité locale de ces femmes qui présentent leurs engagements comme un dévouement maternel pour leur quartier. 

Je montre ainsi qu’il existe tout un tas de pratiques politiques qui cherchent moins à fuir ou à contester l’État qu’à faire avec sa présence répressive, sociale et participative dans les cités. L’intermédiation des mères illustre ainsi comment des habitants peuvent agir et trouver des marges de manœuvre tout contre l’État. Jouant de leurs relations privilégiées à certains acteurs étatiques, elles investissent, négocient et détournent les dispositifs et politiques publiques qui les entourent, au risque d’être instrumentalisées et exploitées. Ainsi, plutôt que d’exceptionnaliser Marseille et son « clientélisme », je m’appuie sur une importante littérature internationale qui permet de réinscrire ces pratiques d’intermédiation des mères dans la banalité des stratégies politiques quotidiennes à disposition des plus pauvres. 

FCF – Quel impact a le Prix Caritas sur votre carrière ?

Je suis honorée d’avoir reçu le Prix Caritas cette année. Alors que les discours politico-médiatiques sur la défaillance parentale en quartiers populaires ont récemment dominé le débat public, cette recherche cherche à remettre de la nuance et de l’ambivalence dans la compréhension des expériences de ces mères. J’espère plus que tout que ce prix aidera à sa diffusion dans le débat public et scientifique. Je vois aussi dans ce prix un encouragement à poursuivre une recherche qui me ressemble, créative, accessible, et engagée. Actuellement en postdoctorat, je continue la recherche sur Marseille, sa violence urbaine et ses politiques sociales en quartiers populaires, tout en comparant la ville avec d’autres contextes en Europe. Voilà donc un coup de pouce non négligeable dans la difficile voie de la carrière académique ! 

 

Alice Daquin